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Retour à une vision à long terme

Discours prononcé le 9 novembre 2012 à Berlin par Martin Schulz, Président du Parlement Européen

Monsieur le Président,
Je vous remercie de m'avoir invité. Je tiens à féliciter les organisateurs, à savoir la fondation Konrad Adenauer, la Fondation RobertBosch et la Fondation Avenir de l'initiative qu'ils ont prise d'organiser ce discours européen. Organiser la manifestation en ce jour historique, le 9 novembre, précisément à Berlin, pour montrer ainsi que l'histoire de l'Allemagne et l'histoire de l'Europe sont aussi étroitement liées entre elles que le sont l'avenir de ce pays et celui du continent, est une initiative pertinente. Je vous en suis vivement reconnaissant.


Nous vivons une époque tourmentée. Nous vivons des temps difficiles, en particulier pour l'Europe. Le pilonnage d'informations relatives à la crise touchant l'Union européenne a cependant été interrompu tout à coup voici trois semaines par une nouvelle étonnante: le 10 décembre, à Oslo, l'Union européenne se verra remettre le prix Nobel de la Paix. Enfin une bonne nouvelle dans cette ambiance sinistre, c'est sans doute ce que nombre d'entre nous ont pensé. De fait, il s'agit d'une bonne nouvelle ainsi que d'une distinction méritée. Le prix Nobel de la Paix couronne les succès historiques de l'intégration européenne. Cette distinction doit nous inciter, précisément en ces temps de crise, à continuer le combat et à tout mettre en œuvre pour éviter que l'Union européenne ne fasse naufrage.

Ce prix Nobel de la Paix est aussi, par ailleurs, une grande chance. En effet, il nous offre la possibilité de réfléchir, au-delà de la politique quotidienne, hors de la pression événementielle exercée par la communauté des médias, au-delà de la vision à court terme de l'action journalière, à ce qui est réellement important.

C'est pourquoi je voudrais aujourd'hui opposer une fin de non-recevoir à la vision politique à court terme et vous inviter à vous joindre à moi ici-même, à Berlin, en cette date du 9 novembre, pour inscrire cette date et ce lieu mémorables pour le peuple allemand, dans un cadre historique élargi.

Le 9 novembre 1918, Philipp Scheidemann proclamait la république, d'une tribune du Reichstag. L'empire allemand prenait fin et avec lui la première guerre mondiale.

Le 9 novembre 1923, les nazis menés par Adolf Hitler marchaient sur la Feldherrnhalle de Munich. La tentative de coup d'État échoua, mais elle annonçait l'horreur du totalitarisme nazi.

Le 9 novembre 1938, au cours d'une nuit de pogroms, les synagogues de toute l'Allemagne furent incendiées. Ce fut l'annonce fatidique du crime le plus abominable de l'histoire de l'humanité: le massacre systématique des Juifs d'Europe.

Le 9 novembre 1989, des hommes courageux abattirent le mur de Berlin et la flamme de la liberté se propagea sur tout le territoire européen. Berlin, qui pendant des décennies, avait été le symbole de la division de l'Allemagne et du continent, devint un symbole d'unité.

Ce qui s'est passé un 9 novembre en Allemagne a chaque fois été déterminant aussi pour l'évolution des choses en Europe. L'histoire de l'Allemagne et celle de l'Europe s'entrelacent étroitement. Celui qui ne comprend pas cela ne peut pas comprendre l'intégration européenne. Il ne peut pas comprendre la responsabilité qui incombe aujourd'hui à l'Allemagne à l'intérieur de l'Europe et à l'égard de celle-ci.

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, l'Europe était en ruine, tant sur le plan moral que sur le plan physique. La guerre déclenchée par l'Allemagne a ravagé le continent: 60 millions de morts, dont 19 millions de civils et six millions de Juifs européens. Des villes dévastées. Des régions entières ravagées. Des familles déchirées. Des gravats et des cendres, de la misère et du désespoir – tel était le tableau qu'offrait alors l'Europe.

Ce qui a suivi nous étonne encore aujourd'hui: six décennies de paix sur le continent alors que, durant les siècles antérieurs, celui-ci n'avait pas connu un jour où il n'y eut pas quelque part en Europe un conflit au cours duquel des hommes furent abattus. La paix n'est vraiment pas consubstantielle à l'Europe.

Ce qui a entretemps pris la forme presque mythique d'un miracle a été qualifié de "vaccination contre la guerre" par le Comité du prix Nobel dans sa justification. Cette "vaccination" est la méthode de la Communauté du charbon et de l'acier, une idée que je considère comme une des plus géniales de l'histoire de l'humanité. Pour mettre en œuvre cette idée et pour l'imposer, il a fallu de l'audace et de la clairvoyance ainsi que le courage d'engager une politique orientée sur le long terme.

Souvenons-nous: Robert Schuman, ministre français des affaires étrangères, proposa succinctement au chancelier fédéral Konrad Adenauer, dans une courte lettre manuscrite, rien moins qu'une révolution à laquelle Adenauer souscrivit immédiatement "de tout son cœur" comme il l'écrit dans ses souvenirs: il s'agissait de placer sous une haute autorité commune les industries qui avaient revêtu une importance capitale en temps de guerre, à savoir la production de charbon et d'acier, lesquelles tournaient déjà de nouveau à plein régime en Allemagne. Telle était la brillante idée de Robert Schuman et de son conseiller Jean Monnet.


Pourtant, les années de l'après-guerre ne furent assurément pas des années de pathos. L'époque était plutôt caractérisée par une vision objective de la nécessité: si l'on voulait instaurer une paix durable sur le continent, il fallait permettre aux Allemands de batir leur propre démocratie, tout en restant conscients des horreurs qui avaient été perpétrées au nom du peuple allemand, et de revenir la tête haute au sein de la famille des démocraties. Quand on jette un coup d'œil rétrospectif sur le vingtième siècle, le plan Schuman apparaît comme l'opposé historique du traité de Versailles de Georges Clémenceau: il ne s'agissait pas de mettre les Allemands à genoux, de les clouer au pilori, de les culpabiliser mais plutôt de leur faire reconnaître leur responsabilité afin de leur tendre la main pour faire la paix.

L'ancien chancelier Helmut Schmidt a considéré cela comme une perception réaliste de la nécessité d'éviter la poursuite de la lutte entre la périphérie et le centre de l'Allemagne. Il y voyait le motif premier de l'intégration européenne. En effet, d'aucuns redoutaient déjà une Allemagne redevenue puissante et entrevoyaient de nouveaux conflits. Menant une politique orientée sur le long terme, ils perçurent clairement que le seul moyen d'éviter une nouvelle guerre consistait à nouer des liens étroits avec le colosse occupant une place centrale sur le continent, colosse qui avait causé tant de malheur aux peuples d'Europe. C'est ce que Robert Schuman a appelé "une solidarité de fait". Adhérer à cette "solidarité de fait" supposait à l'époque un courage phénoménal. Nous nous souvenons à peine de ce que cela signifiait à l'époque. Charles de Gaulle, Robert Schumann, PaulHenri Spaak, Alcide de Gasperi, Joseph Bech, Johan Willem Beyen ont dû expliquer à leurs compatriotes que quelques années seulement après la deuxième guerre mondiale, c'est-à-dire alors que le souvenir de champs de bataille sanglants n'était pas encore estompé, que les blessures profondes n'étaient pas encore cicatrisées, que les maisons en ruine des villes bombardées n'avaient pas encore été reconstruites, que l'on allait désormais tendre la main à l'ennemi héréditaire pour se réconcilier, que l'on n'allait pas le condamner à perpétuité mais le réinsérer dans la communauté et l'aider dans sa reconstruction économique. C'était énorme! Dans son ouvrage "L'Histoire de l'Europe", Tony Judt donne la parole à Saul K. Padover, officier des services secrets américains: "Personne ne peut comprendre les sentiments que les Européens éprouvent à l'égard des Allemands aussi longtemps qu'il n'a pas discuté avec des Français, des Belges ou des Russes. Pour ceux-ci, le seul bon Allemand est un Allemand mort."

Tendre la main aux Allemands supposait à l'époque un courage inimaginable et en outre de l'intelligence politique et une grande clairvoyance. Les hommes et les femmes de cette génération-là ont lié leur destin politique à celui de l'Europe en souscrivant à l'idée européenne. Ce faisant, ils prenaient un grand risque pour leur avenir politique. En effet, ils ont pris cette décision en sachant qu'elle n'était pas populaire et qu'elle ne porterait ses fruits – si toutefois elle en portait – que dans un avenir éloigné.

Et pourtant, cela a marché: l'Allemagne a repris sa place au cœur de l'Europe. Les ennemis sont redevenus des amis, les frontières ont été ouvertes, une région dévastée est redevenue le marché intérieur le plus riche de la planète. La prospérité, la paix et la liberté sont revenues durablement en Europe, notamment parce que l'on est parvenu, sur le continent, à mettre en place un modèle de société unique. Sur la base d'un large consensus politique – l'État doit donner à l'économie un cadre social – est né l'État-providence. Le fossé entre riches et pauvres s'est en partie comblé. La réalisation d'une plus grande égalité a atténué la crainte d'un retour de l'extrémisme, ainsi que nous le rappelle Tony Judt: "Rétablir le lien entre la classe moyenne et la démocratie était de loin la tâche la plus importante à laquelle les responsables politiques de l'après-guerre étaient confrontés". Le modèle européen est devenu le rempart contre le retour des peurs du passé.
En effet, l'accès à l'éducation, à la santé, une fiscalité progressive, la participation aux décisions, des pensions et des prestations de chômage sont aujourd'hui encore les éléments de la justice sociale. Ils sont aussi, comme le reconnaissait à juste titre la génération démocrate-chrétienne inspirée par la doctrine sociale catholique des hommes politiques de l'après-guerre, d'Adenauer à de Gasperi, de de Gaulle à Schuman, la meilleure manière de stabiliser les jeunes démocraties, la meilleure protection contre l'extrémisme politique, qu'il soit de droite ou de gauche.
C'est pourquoi je voudrais faire observer ceci: aujourd'hui, lorsque l'on entend de nouveau parler d'une génération perdue en Europe, il y a lieu de s'alarmer. En Grèce et en Espagne, un jeune sur deux est sans emploi. Nombreux sont les membres de la génération montante qui sont pris dans la spirale infernale des stages et des contrats à durée déterminée. Cela engendre la déception, la frustration, la colère, et cela sape la confiance à l'égard des institutions démocratiques.

Mesdames et Messieurs,
"Nous sommes le cœur de l'Europe", déclarait il y a quelques semaines à la chancelière Merkel le Président français François Hollande lors de la célébration du 50e anniversaire du discours de Charles de Gaulle à la jeunesse allemande. Cela fait des décennies que l'amitié franco-allemande joue le rôle de moteur de l'unification européenne.

Charles de Gaulle et Konrad Adenauer ont jeté les bases d'une coexistence tout à fait nouvelle des deux peuples. Profondément marqués par la première catastrophe du XXe siècle, la première guerre mondiale, et par la rupture civilisationnelle qu'a représenté le régime nazi, ces deux hommes ont fait preuve, chacun à sa manière, du courage nécessaire pour lutte contre le ressentiment compréhensible qui régnait à l'époque et pour miser sur les effets à long terme de la réconciliation. Cela fait d'eux d'authentiques grandes figures de l'histoire européenne.

Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing ont donné le branle, dans le cadre de leur lien d'amitié, à l'approfondissement de l'unification européenne en créant une zone européenne de stabilité monétaire, l'ECU, base de l'euro.
Ces deux hommes d'État, le premier en tant qu'ancien soldat de la Wehrmacht pendant la deuxième guerre mondiale et le second en tant que fils d'un officier français d'occupation à Coblence, ont compris que la meilleure manière de protéger et de stabiliser les jeunes démocraties de Grèce, d'Espagne et du Portugal, qui venaient de renverser des dictatures fascistes, résidait dans leur intégration rapide dans la Communauté européenne. Dans ces pays, la perspective de l'adhésion, comme ce fut le cas ultérieurement dans les pays d'Europe centrale et orientale, a apporté une contribution capitale à la stabilisation de la jeune démocratie. Alors aussi, les élargissements ne furent pas incontestés, mais Schmidt et Giscard D'Estaing préférèrent les effets à long terme à une tactique à courte vue. Les dictatures sont devenues des démocraties et cela aussi fait partie des réussites de l'Europe que reconnaît le prix Nobel de la Paix.

Le remplacement d'Helmut Schmidt et de Valéry Giscard d'Estaing par Helmut Kohl et François Mitterrand fut à juste titre ressenti dans leurs pays respectifs comme une césure. Ce qui a subsisté, c'est la volonté farouche de poursuivre la coopération franco-allemande, base solide de l'unification européenne.


Nous nous souvenons encore de ce jour de septembre, il y a 28 ans, où, dans le cimetière militaire de Verdun, Helmut Kohl et François Mitterrand évoquèrent main dans la main la mémoire des soldats allemands et français tombés à Verdun au cours de la première guerre mondiale. Main dans la main, le Français qui avait été blessé durant la deuxième guerre mondiale et l'Allemand dont le frère était tombé à la guerre. Main dans la main sur le champ de bataille de Verdun où, en 843, l'empire de Charlemagne avait été partagé, l'endroit où, en 1916, un demi-million de Français et d'Allemands avaient été massacrés dans les tranchées, lors de la boucherie de Verdun.

En 1991, Mitterrand et Kohl prirent la décision de donner réalité à la monnaie commune, l'euro. Cette décision revenait à reprendre l'idée de Monnet de parer la menace de nouveaux conflits par l'intégration. Dans cette salle même se trouvent de nombreux témoins de cette tentative visant à associer étroitement à l'Europe une Allemagne rendue plus puissante par la réunification. A également joué un rôle dans ce contexte la crainte face à une Bundesbank toute puissante et à l'hégémonie du mark. En de nombreux centres de pouvoir, on se demandait si l'unification de l'Allemagne était une bonne chose. À cet égard aussi, c'est le courage de mener une politique à long terme au lieu de céder au pessimisme ambiant qui s'est imposé.

Pendant des décennies, l'amitié franco-allemande a fait progresser l'unification européenne à différentes étapes.
Aujourd'hui, près d'une décennie après l'élargissement à l'Est, le moment est venu d'élargir le couple franco-allemand à un troisième élément: la Pologne.

Notre voisin polonais est l'économie la plus dynamique de l'UE. Il est dans notre intérêt à tous d'arrimer plus solidement ce pays à l'Europe, d'autant que la Pologne, en tant que représentant des États d'Europe orientale et centrale, joue aujourd'hui déjà un rôle de fourrier. Je suis profondément convaincu que le triangle de Weimar devrait être relancé et que la Pologne devrait adhérer à l'euro le plus rapidement possible.
Lech Walesa, Bronislaw Geremek, Wladyslaw Bartoszewksi sont autant de personnalités extraordinaires qui nous ont montré la contribution à l'Europe apportée par leur pays.

Le premier ministre Donald Tusk et le Président Bronislaw Komorowski sont tous deux des représentants d'un esprit européen d'une fraîcheur intellectuelle et affective que l'on souhaiterait rencontrer chez nombre de personnalités politiques européennes de ce que l'on appelle les "anciens" États membres. Par ailleurs, on ne saurait surestimer la contribution apportée par le pape polonais Jean-Paul II à la réunification du continent.

Un coup d'œil sur l'histoire amère et douloureuse du peuple polonais permet de se rendre compte que, dans ce pays, il n'est pas facile d'imposer la participation durable à l'unification européenne face à l'agitation nationale à court terme. Lorsque l'on considère l'histoire de nos peuples, il faut concevoir comme un cadeau d'une valeur inestimable la possibilité de voir l'Allemagne, la France et la Pologne réunies au sein d'une union politique commune ainsi que par une monnaie commune pour affronter le XXIe siècle.

Le prix Nobel de la Paix honore les personnalités courageuses qui, avec clairvoyance et audace, ont pris des décisions qui devaient améliorer la vie de millions de personnes. Il s'agissait d'hommes et de femmes d'État qui ont lié de manière indissociable leur destin politique à l'adhésion à l'Europe.

Lorsque le 10 décembre prochain, des hommes et des femmes politiques européens, des représentants des institutions de l'UE et de chefs de gouvernement se rendront à Oslo, ils le feront pour vous représenter.
En ce qui nous concerne, ce prix devrait nous inciter, en cette période de crise la plus grave qu'ait connue l'unification européenne, à mettre fin à la politique des expédients temporaires et à en revenir à une politique à long terme. Ce prix devrait nous encourager à adhérer sans conditions à l'Europe, à lier indissociablement notre destin politique à celui du continent.

Au sujet de ma génération politique, Jürgen Habermas a parlé d'une génération désarmée sur le plan normatif, à laquelle une approche à courte vue des problèmes qui se posent jour après jour est dictée par une société de plus en plus complexe. Force m'est de prendre cette critique pour moi-même.
A l'heure actuelle, la politique suit le rythme d'une communauté des médias mondialisée et se mène à une cadence invraisemblablement accélérée. Nous connaissons tous le phénomène: à peine une information a-t-elle été diffusée par une agence qu'il faut la commenter. À peine un sondage est-il publié qu'il faut y réagir.

Les médias sociaux, Twitter et Facebook, renforcent la pression qui incite à réagir dans l'instant. Le cadre de la pensée est défini, au maximum, par la prochaine échéance électorale. Même les agences de notation dictent au monde politique la cadence des décisions. À l'époque, j'avais été particulièrement impressionné par le fait que, à l'instar d'autres chanceliers fédéraux avant lui, Gerhard Schröder aussi décida de refuser cette dictature de l'instant et d'engager en Allemagne une réforme qui a permis au pays de progresser. Toutefois, le gouvernement fédéral qu'il dirigeait ne put pas en engranger les résultats. Au sein de cette "démocratie conforme au marché" qui émerge, qui se plie à la pression de l'évolution des marchés au lieu de lui opposer la primauté de la politique, la démocratie parlementaire risque d'être mise à mal. En effet, il faut du temps au parlement pour examiner les propositions, échanger les arguments au cours de débats contradictoires et rechercher des solutions consensuelles ou adopter des décisions.

Ce qui recule également, c'est la vision, la réflexion à long terme. "Plus un cent pour la Grèce" - voilà qui peut être une solution populaire si l'on fait de la politique au jour le jour. Mais ne devrions-nous pas prendre le temps de réfléchir aux conséquences à long terme qu'aurait l'exclusion ou la sortie de la Grèce ? Par exemple, d'autres attaques spéculatives contre l'euro? Voire un effet domino, qui ferait tomber un pays de la zone euro après l'autre ?
Quels coûts financiers cela aurait-il sur le long terme ? La fondation Bertelsmann parle d'une perte immédiate de 3 000 milliards d'euros. Et quels coûts sociaux à long terme aurait la dislocation du tissu social d'un pays ? N'alimenterait-elle pas l'extrémisme, ne menacerait-elle pas notre démocratie ?

Mesdames et Messieurs,
Les périodes de crise privilégient toujours l'exécutif. Des décisions rapides sont nécessaires pour réagir à la pression des marchés. Car les parlements - les parlements nationaux tout autant que le Parlement européen - sont visiblement marginalisés. Une telle situation peut être acceptable ponctuellement mais si l'état d'urgence se prolonge, il met en danger la démocratie. La tendance, depuis trois ans, à la multiplication des rencontres au sommet du Conseil européen, qui se prononcent sur des questions de plus en plus détaillées, vide la démocratie de sa substance. Selon Jürgen Habermas, le Conseil européen "s'arroge" des droits. Ce processus me fait penser au "Congrès de Vienne" du 19è siècle. Le mot d'ordre de l'époque était d'imposer les intérêts nationaux et ce, sans contrôle démocratique.


Pour justifier cette évolution, on invoque une soi-disant augmentation de la capacité d'action. Je dis bien "soi-disant", car, dans les faits, le résultat est souvent une incapacité de décision et d'action. En effet, le Conseil européen décide selon le principe de l'unanimité - en d'autres termes, c'est le membre le plus lent et le plus réfractaire qui impose son rythme. Le pacte budgétaire a montré à quelles contorsions on arrive lorsqu'il faut travailler dans de telles conditions et nous le voyons aujourd'hui encore lors des négociations en cours sur le cadre financier pluriannuel de l'Union européenne.

Le défi que doit relever aujourd'hui la politique est de préserver la capacité d'action et en même temps la démocratie.

La crise nous montre qu'aujourd'hui déjà, nous ne vivons plus dans un cadre national mais dans une Europe étroitement imbriquée. Un pays peut entraîner tous les autres dans l'abîme, nous nous en rendons compte depuis un certain temps. Nos économies, nos sociétés, nos vies sont déjà inextricablement liées. Les gens l'ont compris. Ils s'intéressent davantage à ce qui se passe dans les pays voisins. Des élections nationales ont rarement suscité un aussi grand intérêt que celles qui ont eu lieu en France et en Grèce. Oui, les gens se demandent quel est l'âge de départ à la retraite dans un autre pays, à quel niveau y est le taux d'imposition maximum, pourquoi des jeunes manifestent dans les rues des capitales européennes. Une opinion publique européenne est en train de voir le jour. Pourtant, certains gouvernements nient encore ce cadre européen qui existe déjà. Ils préfèrent s'accrocher à la fiction de la souveraineté nationale. Ils préfèrent s'en tenir à la mise en scène des sommets de Bruxelles où l'on impose ses intérêts nationaux avant de vendre les résultats à son opinion publique nationale en les présentant comme une victoire. L'intérêt national le plus profond, c'est que l'Europe fonctionne. Ulrich Beck a formulé le paradoxe de l'abandon de souveraineté qui conduit à un gain de souveraineté; c'est la théorie de l'européisation en tant que jeu à somme positive, ce qui signifie que, contrairement aux jeux à somme nulle, il ne faut plus que l'un perde pour que l'autre gagne. La logique du jeu à somme positive est, au contraire: soit nous gagnons tous ensemble, soit nous perdons tous ensemble.


Pourtant, certains chefs de gouvernement continuent à jouer à leur jeu à somme nulle dans le "Congrès de Vienne" des temps modernes, le bâtiment du Conseil à Bruxelles. Pourquoi ? Parce qu'ils ne veulent pas reconnaître leur impuissance devant leur opinion publique nationale ? Les États nationaux ont déjà perdu une grande partie de leur capacité d'action dans de nombreux domaines, nous nous en apercevons chaque jour. Sur des marchés financiers non contrôlés et parfois déchaînés, ils sont le jouet des intérêts financiers. N'est-il pas aujourd'hui raisonnable et rationnel de constater que soit nous sombrons tous, soit nous faisons voile tous ensemble ? Que dans de nombreux secteurs, il ne reste plus que des solutions supranationales ? Que ce soit sur les marchés financiers, dans le cadre des relations commerciales transcontinentales, dans le domaine du changement climatique, de la sécurité internationale ou de la lutte contre la pauvreté dans le monde ?

Mesdames et Messieurs,
Il n'y a pas lieu de réinventer la roue aujourd'hui, pendant la crise. La méthode communautaire ancrée dans les institutions communautaires, voilà la base sur laquelle nous devons nous appuyer pour préserver la capacité d'action et la démocratie en Europe. Car l'Union européenne, et on l'oublie souvent, ne vise pas seulement à résoudre des problèmes transnationaux au moyen de solutions supranationales, mais également, ce faisant, à sauver la démocratie. Le but n'est pas d'amener les chefs de gouvernement à conclure dans des instances intergouvernementales, à huis clos, loin de l'opinion publique, des accords que les parlements nationaux sont ensuite réduits à entériner. Il est, en revanche, de prendre au niveau transnational des décisions légitimées par la voie parlementaire sur des questions qui nous concernent tous et qui dépassent la capacité d'action des États nationaux.

Mesdames et Messieurs,
À mon sens, le prix Nobel de la paix nous oblige à renoncer à la politique du court terme et à revenir à une politique du long terme. Car seule une vision à long terme offre la possibilité d'une politique durable. Permettez-moi, en conclusion, de formuler trois observations.

Premièrement, nous devons, partout en Europe, nous dresser contre les préjugés nationalistes qui fleurissent à nouveau. Les forces centrifuges de la crise menacent de nous disperser. De nombreux Allemands ont l'impression de devoir payer pour la gabegie des autres.

D'autres peuples s'estiment victimes d'une politique de rigueur imposée de l'extérieur, décidée à Berlin, ils se sentent privés de leur autodétermination et pensent que leur démocratie est mise à mal.

Les gens sont chauffés à blanc et montés les uns contre les autres. Pourtant, ils sont tous, nous sommes tous victimes de la crise financière. Les uns la paient en finançant des garanties avec leurs impôts, les autres en subissant des coupes dans les prestations. Seuls ceux qui ont provoqué la crise s'en sortent indemnes.

Dans ce contexte de tensions économiques et sociales, les propos incendiaires des populistes et des extrémistes tombent sur un sol fertile: la graine de la discorde et de la rancune a été semée. Les démons du passé montrent à nouveau leur visage hideux. Des démons qui n'ont jamais apporté que le malheur aux peuples d'Europe. J'observe avec inquiétude que la xénophobie est de nouveau en marche, que les populistes attisent la haine de l'autre avec des slogans bon marché. Avec quelle légèreté parle-t-on de ces "pays du Sud", "fainéants", à l'intention desquels il faut "faire un exemple". Le drapeau de l'Union européenne est brûlé à côté de la croix gammée et la chancelière allemande est représentée en uniforme nazi. J'ai condamné cela dans les termes les plus vifs au parlement grec et je le ferai à nouveau en ce lieu.

La génération de l'après-guerre s'est attelée avec une grande clairvoyance à la construction d'un État social, pour garantir la paix sociale et stabiliser les jeunes démocraties. Nous, leurs héritiers, nous ne pouvons passer par pertes et profits ce grand acquis européen, pour aller au-devant des désirs des marchés, suivre leur diktat. Faire de la politique à long terme, c'est tenir compte des conséquences à long terme des décisions politiques et ne pas perdre de vue, dans la politique au quotidien, la stabilité à long terme de nos sociétés et de nos démocraties.

Deuxièmement, nous devons nous opposer à la fracture de l'Europe. Cela fait quelques années déjà que l'Europe à plusieurs vitesses est à la mode. Joschka Fischer a déclaré qu'une "avant-garde" doit assumer le "rôle de la locomotive dans l'intégration politique". Wolfgang Schäuble et Karl Lamers se sont prononcés en faveur d'un "noyau européen". Aujourd'hui, certaines de ces idées sont sur le point d'être mises en oeuvre. Pourtant, la menace d'une fracture entre les pays appartenant la zone euro et les autres est visible.

Dans un premier temps, cela peut sembler naturel. Pourquoi des pays qui ne font pas partie de la zone euro devraient-ils participer à des décisions relatives à la gouvernance de l'euro? Mais si l'on passe de la perspective à court terme à la perspective à long terme, alors une image différente se dégage: l'euro est la monnaie de l'Union européenne. Tous les États membres de l'Union européenne - à l'exception de deux, qui ont obtenu une dérogation - sont tenus d'introduire l'euro une fois qu'ils remplissent les critères. Est-il sensé d'exclure ces pays de décisions capitales qui les concerneront directement dans un avenir proche? Est-il sensé d'exclure la Pologne, actuellement l'économie la plus dynamique de l'Union européenne et, espérons-le, bientôt membre de la zone euro, de ces décisions? C'est ce qui s'est passé, par exemple, lors du sommet d'octobre 2011, lorsque les pays non membres de la zone euro ont été invités à quitter la salle sans autre forme de procès. L'Union européenne doit demeurer une force d'intégration positive; elle ne peut devenir une union de l'exclusion.

Certes, des procédures doivent être trouvées pour les pays qui se sont dégagés à long terme de certaines politiques communautaires ou ont l'intention de le faire. Cela ne vaut pas seulement pour les députés européens concernés mais également pour les membres de la Commission, les ministres compétents, les juges à la Cour de justice européenne.

Troisièmement, l'Union européenne est un projet à long terme, qui a toujours produit des dividendes à long terme - et elle mérite une vision à long terme, qui ne se limite pas à l'actualité politique, aux résultats des sondages, aux échéances électorales. Tous les succès de l'Union européenne ont été des succès à long terme: la Communauté du charbon et de l'acier, la Communauté économique européenne, l'adhésion des jeunes démocraties, l'euro, l'élargissement à l'Est.

Certes, nous sommes dans la pire crise depuis sa fondation. Cependant, une partie de la crise découle justement du fait que nombre de ces succès nous sont devenus naturels - voyager librement sur le continent le plus prospère de cette Terre, pouvoir travailler et vivre avec un niveau de vie et une protection des droits fondamentaux dont on ne peut que rêver dans d'autres parties du monde.
Avec quelle légèreté on débat aujourd'hui de la réintroduction des contrôles aux frontières! Ou avec laquelle on prône l'abandon de l'euro, qui est pourtant une monnaie stable et qui a contribué à notre bien-être !

Mesdames et Messieurs,
Le retour à une vision à long terme ne devrait pas seulement être le mot d'ordre de la politique mais également celui de l'économie. La crise financière s'explique en partie par un mode de pensée axé sur le gain maximum à court terme et sur les cours boursiers du jour. La culture de la prime dans les conseils d'administration, les cadres qui changent constamment d'emplois, les booms d'un jour dus à des produits financiers fantaisistes, l'évasion fiscale et la course aux aides ont mené au pillage de l'économie réelle. On a négligé les investissements à long terme dans la formation, l'infrastructure et l'innovation - des investissements qui, dans un premier temps, sont coûteux et grèvent le bilan. À long terme, cependant, ce sont eux qui apportent une croissance durable.

Les solutions à court terme ne permettront pas de dompter des marchés financiers déchaînés. Imposer la primauté de la politique, ne pas perdre de vue l'intérêt stratégique commun d'une Europe unie au vu des bouleversements de la politique et de l'économie mondiale - voilà qui requiert le retour à une vision à long terme.

Mesdames et Messieurs,
Je vous remercie de m'avoir donné la possibilité, en ce 9 novembre, de lancer une invitation à opposer la stratégie du long terme aux visions à court terme. Je le fais en cette journée très allemande du 9 novembre, en tant que président allemand du Parlement européen, conscient qu'aujourd'hui, l'Allemagne - sans l'avoir voulu et sans l'avoir prévu - se retrouve dans la situation où sa puissance économique est redevenue la clé de l'Europe. L'appel de Thomas Mann à ne pas vouloir une Europe allemande mais une Allemagne européenne est donc aujourd'hui plus d'actualité que jamais.

D'autant que six décennies d'intégration européenne l'ont démontré : ce qui est bon pour l'Europe est bon pour l'Allemagne. Permettez-moi de conclure avec les mots que Willy Brandt, prix Nobel de la paix, a prononcés le jour de la remise de son prix à l'université d'Oslo : "L’Europe permet à l’Allemagne de se retrouver et de retrouver les forces constructives de son histoire".

Je vous remercie de votre attention.



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• Solidarité et responsabilité, de J. Vignon
• Au delà de la crise, l'espérance, d'Andrea Riccardi
• L'Europe, une aventure spirituelle, de J. Delors

- Ouvrages
• Qu'avons-nous fait de l'Europe, de S. Maillard
• R. Schuman et l'Europe d'aujourd'hui
• Europe : Amour ou chambre à part, de S. Goulard
• Pour l'Europe de R. Schuman
• R. Schuman, le père de l'Europe de René Lejeune

- Rapports
• Vivre ensemble au XXI siècle, Conseil de l'Europe :
○ Résumé
○ Rapport
• Europe et migrations


- Propositions
• Fondation Robert Schuman :
○ Réforme de l'Union
○ L'Europe dans la mondialisation
○ L'Europe sociale

○ L'Union politique
○ Coûts salariaux

Les initiatives et évènements
- Apprendre à vivre ensemble en Europe

- Spectacle
• Le procès de Robert Schuman

- Pétition

Les performances de l'Europe
- Commerce international
• Eurostat
○ L'UE dans le monde


Préparation des élections européennes
• Manifestations Maison de l'Europe :
○ Février
Janvier
• Manifestations Mouvement Européen
• Prix européen 2014 - Ensemble pour l'Europe


L'europhobie
• Pourquoi l'europhobie ?

Les médias et l'Europe
• La Croix
• Carton rouge Le Monde


Perspectives après les élections européennes
- Position
• du ME-F
○ Communiqué
○ Programme

• de Notre Europe
○ Nouveau président
○ Réforme

• de la Fondation Robert Schuman
○ Que changer ?







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